Diana s'ouvre un peu dans cette interview.
Une chose m'énerve dans les articles publiés dans des journaux anglo-saxons : cette manie qu'ont les journalistes de se référer à Diana comme "Rigg". Cet article en est farci ! Je les ai restitués dans la traduction, à contrecœur, mais une traduction doit rester une traduction. Je n'ai pas le droit d'embellir l'original.
Bonne lecture.
Anne
De passage en Inde et dans mon enfance impériale
The Sunday Times, 1er juillet 2007
Cosmo Landesman rencontre Diana RiggIl n'est pas courant que Dame Diana Rigg, 68 ans, soit prise pour une prostituée mais c'est arrivé l'après-midi de notre rencontre dans un hotel de l'ouest de Londres. « C'était plutôt extraordinaire, » dit-elle. « Je demandais mon chemin à un membre du personnel et j'ai bien vu qu'il pensait que j'étais une prostituée en quète de clients. Stupéfiant. »Empire's Children: Trace Your Family History Across the World, par Anton Gill, est publié par Harper Press, £17.99
Rigg est plus troublée qu'ennuyée. Un regard sur elle et n'importe quelle personne penserait : « Bon sang, il y a la grand-mère d'Emma Peel » !
Le mois prochain marquera les soixante ans de l'indépendance de l'Inde et Rigg célèbre cet anniversaire en visitant son propre passé impérial, de retour en Inde où elle passa les sept premières années de sa vie. Mais en parlant à Rigg j'ai réalisé que son histoire n'a rien à voir avec l'empire britannique ou les bienfaits et méfaits de la partition. Non, il s'agit d'une histoire d'amour. Il s'agit de l'amour de Diana Rigg pour un homme dont elle n'a jusqu'à présent jamais parlé en public : son père, Louis Rigg.
Cette sorte de voyage personnel n'est pas le genre de chose que vous attendriez d'une personne plutôt secrète comme Rigg. Elle ne va pas aux premières de films ou de pièces de théâtre et elle est la dernière à exposer ses secrets aux yeux de tous.
« Les gens pensent que si vous êtes secret c'est que vous cachez quelque chose. C'est seulement que j'ai toujours été comme ça. », me dit-elle. Elle allume une cigarette et fait une pause. « J'ai eu une longue discussion avec mon frère Hugh à propos de jusqu'à quel point nous devrions parler de notre famille. Nous avons tous les deux appris à ne pas parler trop librement de nos jeunes années en Inde. Nous avons grandi avec un sentiment de culpabilité à ce sujet. Mais je voulais rendre hommage à mon papa. »
Peu d'acteurs britanniques sont autant imprégnés de l'idée d'« être anglais » que Rigg. Elle fit en premier son chemin dans les cœurs en 1965, en tant qu'Emma Peel dans la série à succès « The Avengers » (Chapeau melon et bottes de cuir, en France.). Avec ses tenues de cuir et ses manières émancipées, Peel incarnait la remuante modernité de la nouvelle Grande-Bretagne qui émergeait dans les années 60.
Mais Rigg devint officiellement connectée avec l'ancienne Grande-Bretagne de l'empire quand, en 1988 (? note : 1987, en fait.) elle fut faite CBE (Commandeur de l'empire britannique) et ensuite Dame commandeur en 1994.
En fait, Rigg est née à Doncaster en 1938. (Ses parents, qui vivaient en Inde, décidèrent que sa mère, Beryl, retournerait en Grande-Bretagne pour la naissance.) Louis Rigg était un ingénieur des chemins de fer de Doncaster issu de la classe ouvrière qui, en 1925, répondit à une annonce dans le « Times » demandant des ingénieurs des chemins de fer pour travailler en Inde.
« Contrairement à beaucoup de Britanniques en Inde, mon père ne travaillait pas pour le gouvernement britannique mais pour le Maharadja de Bikaner, Ganga Singh. Il fit effectivement l'effort d'apprendre le Hindi. » dit-elle fièrement.
J'ai le sentiment que pour Rigg, partir sur les traces de l'histoire de sa famille est une sorte de thérapie raffinée. Au lieu de s'alonger sur le sofa de l'analyste, elle traverse un continent pour apprendre à parler librement de son amour pour son papa et cette chose sombre et oubliée : le Raj britannique.
Ses souvenirs de son enfance indienne sont ceux d'une vie « privilégiée » et luxueuse avec une « grande maison, une armée de domestiques, l'exotisme coloré du paysage et l'horrible blanc-manger en conserve. Mes parents essayaient de se tenir à la nourriture anglaise ; c'était redoutable, redoutable. » dit-elle.
Retracer l'histoire de votre famille peut paraître amusant. Mais quand vous retournez à l'empire britannique, la possibilité de trouver des squelettes dans les placards familiaux est probablement beaucoup plus grande que si votre famille avait vécu à Blackpool au 19ème siècle.
Je me suis demandé si elle a eu peur de trouver quelque chose de choquant à propos de son père.
« Jamais. Je savais quel genre d'homme il était. J'ai rencontré une fois un de ses ex-apprentis qui lui avait écrit une lettre « mendiant humblement une autorisation d'abscence ». Mon papa le fit appeler à son bureau et lui dit : « Vous ne devez jamais mendier quelque chose qui vous appartient de droit. » Comment ne pas vénérer un homme pareil ? » demande Rigg.
Rigg était mariée au mondain Archie Stirling, qui a eu une aventure avec l'actrice Joely Richardson en 1989. Quand elle découvrit l'affaire elle ne taillada pas les complets de Stirling, elle les fit porter à Oxfam ; ce qui en dit beaucoup sur le genre de femme qu'elle est. Mais je suspecte qu'aucun homme n'a jamais vraiment rivalisé avec son papa dans son cœur.
Elle est heureuse de l'admettre : « J'étais tout à fait dévouée à mon père. Il était très affectueux et nous étions très proches. Pendant des années, il a été le seul homme que j'aie aimé. »
Qu'y avait-il donc à propos de ce père pour mener à une telle dévotion de la part de sa fille ?
« Papa était si courageux d'aller là-bas. » dit Rigg fièrement. « Il était un garçon mince et blanc de vingt-cinq ans. Ils disaient qu'il ne resterait pas plus de six mois avec ce climat, mais il a tenu vingt ans.
« Mes parents ont été très romantiques l'un envers l'autre jusqu'à la fin de leurs jours. Il a aimé ma mère de manière absolue tout au long de leur mariage et il n'était pas question pour lui d'aller voir ailleurs. »
J'ai le sentiment qu'une des grandes déceptions de Rigg est qu'elle n'a pas réussi à avoir le même genre d'homme dans sa vie. Elle dit que de ses parents elle a hérité « la croyance en un mariage heureux au fil des années. Mais je n'ai pas réussi ça. »
Rigg est une fille dévouée à son papa, mais elle a aussi beaucoup d'admiration pour sa mère Beryl.
« Ma mère a élevé deux enfants sains et forts alors qu'en Inde les cimetières sont remplis de bébés et de jeunes enfants.
« Il y avait d'immenses dangers, maladies, serpents et infections, et nous avons survécu. Ma mère a été projetée dans une société étrangère avec un homme qu'elle connaissait à peine et elle l'a fait avec courage et grâce. »
Il y a d'autre actrices qui ont réussi, parmi elles Julie Christie, Joanna Lumley et Félicity Kendal, qui ont aussi été des enfants de l'empire. Je me demande s'il y avait quelque chose dans ces circonstances qui les ont fait choisir de jouer ?
« Je pense que oui. D'abord, l'entourage est si exotique, les couleurs que les femmes du Rajasthan portent. Il y a une sorte de théâtri-calité dans la vie de tous les jours et je pense que quand vous êtes enfant, vous absorbez ça. Je me souviens d'avoir eu très jeune une imagination vive. »
Un metteur en scène qui connaît bien Rigg dit une fois : « Il y a quelque chose de l'étranger en Diana. Elle n'appartient pas à une ligne conventionnelle comme Dame Judi Dench ou Maggie Smith. Elle tient ses distances vis-à-vis des directeurs et du public. Il y a de la solitude et du secret en elle. »
« Je suis d'accord. Je suis une étrangère, une déracinée, dit-elle pensivement. « Je pense que d'avoir été élevée en Inde fait de moi une étrangère. Je n'ai pas eu de structures ; la plupart des gens ont des copains d'école ou un réseau familial. On m'a beaucoup baladée jusqu'à ce que j'ai à peu près onze ans. A part vos parents, vous n'avez rien. »
La famille Rigg était heureuse en Inde, mais Louis voyait bien qu'avec la montée de la lutte pour l'indépendance, leurs jours étaient comptés. Il renvoya sa famille en Grande-Bretagne par le bateau SS Mahuada, en 1945. Trois ans plus tard, Louis revint en Angleterre. Cette même année, le SS Empire Windrush avec 492 passagers en provenance des Caraïbes accosta à Tilbury, Essex, marquant le début de l'immigration moderne.
Les passagers du Windrush, pour la plupart des hommes de la Jamaïque, arrivèrent dans une Angeterre de chômage, rationnement et préjugés. Beaucoup d'expatriés, comme la famille Rigg, partagèrent le même sentiment de déception au sujet de la Grande-Bretagne que la nouvelle vague d'immigrants. Ils revinrent dans une Angleterre d'après-guerre que le Raj britannique gênait. Le père de Rigg eu aussi du mal à trouver du travail.
« En revenant en Angeterre, nous étions vraiment retombés dans le monde. Mes parents sont passés d'une grande maison avec serviteurs à des circonstances plutôt réduites à Leeds. » dit Rigg. « Nous étions toujours à court d'argent. »
De retour en Grande-Bretagne, la jeune Rigg s'aperçut rapidement qu'elle avait intérêt à se taire au sujet de sa vie dans l'empire. « Au pensionnat, il n'était pas donné de parler de notre vie là-bas, le luxe d'avoir une grande maison, des serviteurs, les dîners avec le maharaja. Les gens auraient pensé que vous étiez terriblement snob. »
Ce silence forcé à propos de l'Inde la suivit dans sa vie d'adulte. Agée d'une vingtaine d'années, jeune actrice, elle s'aperçut que parmi la nouvelle vague des jeunes artistes, satiristes, briseurs de tabous des années 60, il restait un grand tabou : parler de ses jours heureux dans l'empire. « Je devais la fermer à ce sujet. » dit elle.
Les bienfaits et les méfaits de l'empire étaient rarement un sujet de discussion dans le foyer des Rigg, mais, inspirée par le mouvement des droits civils américains des années 60, Rigg finit par affronter sa mère à propos de leur vie en Inde et des injustices sociales qui faisaient partie de la vie quotidienne.
« En Amérique, les noirs n'étaient pas autorisés à aller ici, là et partout. Ils étaient traités comme des citoyens de seconde classe, tout à fait comme les Indiens en Inde. Ma mère répondit de la seule manière qui lui était possible : 'Mais, chérie, c'était comme ça.'. »
J'interroge Rigg au sujet d'un commentaire présent dans le livre qui accompagne la série de Channel 4 « Empire's children » (Les enfants de l'empire) qui commence avec son histoire demain soir. Le livre dit : « Après ce voyage, peut-être Diana peut elle afficher son insigne d'Officier de l'Ordre de l'Empire Britannique avec un petit peu plus de fierté que quand elle est partie. »
« Oh, foutaises ! » dit-elle, « je l'ai toujours porté avec fierté ; en fait, je ne le porte qu'à peu près une fois par an. »
Est-ce qu'elle pense que regarder l'histoire de sa famille peut nous apprendre quoi que ce soit à propos du passé ?
« Absolument. L'empire, bien qu'il ait connu des gens terribles, a aussi été construit par des gens ordinaires et bons comme mon père. Les gens comme lui ont tendance à être exclus de l'histoire de notre passé. »
Mais pourquoi sommes nous tous devenus si enthousiastes à retracer notre histoire familiale ?
« Je pense que c'est parce que le monde change si rapidement que les gens recherchent continuité et constance, » dit-elle. « Ils sont moins sûrs de notre identité nationale. »
Une chose est sûre, cette vieille culpabilité impériale dont les gens comme Rigg ont eu à souffrir n'existe plus.
« De plus en plus de gens visitent l'Inde maintenant et en reviennent plus conscients des grandes réussites britanniques. Oui, il y a eu des gens stupides et snobs qui ont mal traité les Indiens mais il y a eu aussi des gens bien comme mon père. J'ai voulu réécrire l'histoire parce qu'on n'entend jamais parler des hommes comme lui. »
La conversation se termine toujours par un retour vers Papa. Il me vient alors à l'esprit que Diana Rigg a utilisé son statut de célébrité comme un moyen de permettre à son père de briller sous la lumière des médias. « Vous avez raison. » dit-elle.
Et qu'est-ce que cela lui aurait-il fait de voir votre hommage, demandé-je. Rigg prend une pause et semble sur le point de pleurer. Dans les yeux brillants de cette femme de 68 ans, je peux voir pointer la petite fille. « Oh mon Dieu, j'ai la chair de poule rien que j'y penser ! »


0 commentaires:
Enregistrer un commentaire